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| “75%, ça leur laisse une bonne moitié! ” |
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| Écrit par François Kahn | |||||||
| Dimanche, 04 Mars 2012 23:22 | |||||||
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Résumé express des arguments et des réponses pour te faire économiser du temps.
1- “C’est inefficace”. On parle d’environ 250M€. Symbolique? “C’est à peine 2h de l’action publique”Ce serait aussi 55€ par an et par “très pauvre” (sous 50% du niveau de vie médian, soit sous 795€ par mois en 2009). “Seulement 55€ par pauvre?” C’est déjà ça vous répondrais-je. Mais oui, c’est pas beaucoup. C’est qu’ils sont nombreux, les bougres: 4,5 millions en 2009 (selon la norme française; 8,2M selon la norme de l'OCDE), et en hausse depuis le début des années 2000. Sinon c’est quand même 1,5 fois le budget des Restos du Cœur, ce palliatif à l’action étatique, symbole de l’incapacité de l’Etat français à prendre au sérieux le problème de la souffrance, de la précarité et de la pauvreté. C’est aussi le montant « d’effort » d’économie exigé de l’hôpital public tous les ans en moyenne, ou le montant des franchises médicales. Ce qui est certain, c’est que nous préférerions aussi une réforme plus profonde de la fiscalité: plus de progressivité, une assiette de l'impôt plus large (au niveau de la CSG par exemple, qui a l'avantage d'offrir un rendement particulièrement intéressant) Remise à plat totale, suppression des niches fiscales, retour à une vraie progressivité, et on en parle plus. Donc, si on vous dit que c’est trop peu: oui, on est d’accord, et donc on prendra plus et à plus de monde.
2- “Les plus riches paient déjà beaucoup d’impôts” C’est très relatif. On se souviendra des représentants de la droite défiler dans les médias lors de l’affaire Woerth/Sarkozy/Bettencourt, rappeler avec mauvaise foi que cette dernière s’était acquittée de 400M€ d’impôts depuis 10 ans et se gardant bien de donner le pourcentage de son revenu que cela représentait. Thomas Piketty nous expliquait dans Libé en 2010 que cela correspondait à 6% de ses revenus annuels. Bel esquive.Cela illustre parfaitement le fait que les 1% des “plus riches” paient en réalité moins d’impôts et taxes que beaucoup de français aisés (voir ici). Plus largement, notre système d'imposition est aujourd'hui historiquement bas en matière de taux marginal d'imposition sur les plus hauts revenus (à l'exception d'une période à l'entre-2-guerres). Source: Piketty dans Le Monde
3- “C’est un débat idéologique” Et alors? Quelle que soit la nature du débat quand on cherche à financer la puissance publique on se s’empêche pas de réfléchir aux très riches sous prétexte que c’est « idéologique. »Pas seulement, mais oui, bien sûr, c’est idéologique, et heureusement. Notre idéologie humaniste dit que la création de richesses ne vaut que si elle est partagée et permet de réduire les inégalités entre le haut et le bas de la pyramide. Et donc, si l’utilité marginale de 75% d’1€ supplémentaire pour les plus aisés est moindre que ce que cela permet de financer pour la collectivité, il n’y a aucune raison de le laisser. C’est une forme de correction des égoïsmes particuliers ancrés en chacun de nous, raison pour laquelle l’intervention de l’Etat est nécessaire si on ne veut pas laisser la solidarité nationale à la merci de l’arbitraire de la charité. L’idéologie égoïste de droite revendique avant tout une détestation de l’impôt, comme si l’investissement public et la solidarité nationale étaient des tares. C’est un peu l’enfant qui ne veut pas prêter son jouet à son frère non pas parce qu’il en a besoin ou envie à ce moment précis, mais parce que “c’est-le-miiiieeeeeennnn-heuuuuu!!!”.
4- “C’est désincitatif” Pour les libéraux, venir en aide aux plus pauvres revient à les désinciter à travailler : taxer les plus riches aussi ! Autant mettre la clé de l’Etat sous la porte, on gagnera du temps. Soyons clairs, personne ne s’arrête de travailler parce qu’il sait que, dans l’éventualité où il gagnera un jour plus d’1M€ par an, il ne touchera alors que 25cts sur chaque euro gagné au-delà de 1M€. Et quand bien même, ce ne sont pas ces gens là qui “créent des emplois”. Ils y participent, mais au sein d’organisations complexes appelées “entreprises”.... et tout un chacun est faillible, y compris les cadres dirigeants. Et personne n’est irremplaçable.Surtout cela désincitera peut-être quelques grands patrons: peu importe, c’est là qu’ils ont le moins d’impact à eux seuls (administration d’entreprise, conseillers, conseil d’administration...); de plus, les grandes entreprises ne sont pas celles qui créent le plus d’emplois en France, ce sont bien les PME. Qui osera prétendre qu’un individu renoncera à créer sa PME parce qu’il ne pourra pas se payer un salaire d’1M€? A moins de s’appeler Morano, Apathie, ou Parisot, personne. Et encore.
Car en réalité, aujourd’hui, les plus hauts salaires en France ne sont pas en majorité des « artistes », des créateurs d’entreprise ou des joueurs de football, ce sont des cadres supérieurs de banques. Si on peut les « désinciter » à prendre des risques indus dont le reste de la société supportera les conséquences, c’est peut-être une bonne chose comme le soutenait Esther Duflo dans Libération dès le début de la crise (version d'archive ici). Rappelons aussi ce à quoi ressemblerait une société dans laquelle on aurait assisté à un nivellement vers le bas des taux d’imposition des plus aisés, à force de prise en otage du débat public par les plus aisés par le biais d’un chantage à l’exil fiscal: c’est le cas des Etats Unis où la distribution de la richesse ressemble à cela. Pire encore, des études (comme cet exemple parlant) semblent indiquer que toutes choses égales par ailleurs, l’absence de mécanismes de redistribution des richesses laisse se développer une tendance naturelle à la concentration des richesses...Tu contre-attaques alors et évoques alors l’indécence de défendre un revenu marginal situé au delà de 3000€ nets par jour dans une période où les inégalités augmentent. A quoi bon augmenter la richesse produite par un pays si cette richesse ne profite pas à tous? 5- “Les inégalités n’augmentent pas, en France, d’ailleurs le rapport interdécile D9/D1 (entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres) se réduit dans le temps”. C’est vrai. Mais cela ne signifie rien. ● Tout d’abord, en raison des disparités des “déciles”, et des écarts existants au sein du premier décile. La part des 1% les plus rémunérés dans la masse salariale totale en France augmente régulièrement depuis la fin des années 90. Et encore, sans prendre en compte les rémunérations hors salaires (stock options...). ● La rémunération du premier décile a beau avoir augmenté à peu près en parallèle du premier décile, la hausse du revenu disponible après dépenses contraintes est sans commune mesure. Du fait de l’absence d’une politique volontariste pour le logement, le taux d’effort (pourcentage des dépenses d’habitation dans le revenu total) des catégories sociales les moins aisées est bien plus important que celui des catégories plus aisées. Donc, même à évolution parallèle, la hausse en termes de niveaux de vie est fortement inégale en raison de la hausse plus forte du coût du logement par rapport aux hausses de revenus pour les catégories les plus pauvres. ● Inversement, les revenus des plus pauvres, et notamment des bénéficiaires des minima sociaux, ont décroché: entre 1990 et 2009 (création du RSA), le niveau du RMI a décroché de 34 % par rapport au revenu médian des Français. (Source: Nicolas Duvoux, Le Nouvel Âge de la solidarité). Et le remplacement en 2009 du RMI par le RSA (indexé sur le revenu médian) n’a cessé d’être attaqué par l’UMP et le gouvernement (désir d’humilier les plus pauvres en exigeant qu’en échange de l’aumône, ceux ci réalisent des travaux d’intérêt public -en lieu et place d’emplois rémunérés?- et plus généralement, stigmatisation des travailleurs et assistés, “cancer de la société”.) ● Enfin, dans une France ultralibérale ayant largement privilégié la rente et le patrimoine au détriment du travail, on rappellera l’autre grande mesure des inégalités sans laquelle les débats sur la notion d’inégalités serait vide, à savoir les inégalités de patrimoine. Et celles ci se creusent fortement: les ratios interdéciles de patrimoine brut D9/D1 et Q3/Q1 entre 2004 et 2010 ont augmenté respectivement de 30% et de 47% (Insee) notamment en raison de l’entretien de la spéculation immobilière, encouragée année après année à coup de dispositifs de niches fiscales en tout genre, sans discrimer primo-accédants et multi-propriétaires. Ce faisant, on a beaucoup enrichi les plus aisés, et rendu les conditions d’accès au logement plus complexe pour les moins aisés: insalubrité, discriminations, surpopulation...
Stagnation du niveau de vie, hausse du nombre de pauvres, hausse des inégalités de patrimoine, accélération de l’enrichissement des plus riches... Comment rester insensible à la souffrance de nos concitoyens, ou à celle des habitants des pays moins fortunés, que ceux-ci soient Européens ou non? Comment est-il possible de se révolter avec autant de force et de véhémence pour défendre une poignée de privilégiés alors que subsiste encore tant de pauvreté? Comment qualifier de “spoliation” un taux de prélèvement appelant à freiner l’inflation indue des plus hauts salaires au delà de rémunérations annuelles supérieures à ce que la plupart des français pourront espérer gagner au cours de toute leur vie ? Comment ne pas plutôt se préoccuper de trouver les manières de sortir des millions de personnes de la précarité et de la pauvreté ? Comment est-il possible de simultanément stigmatiser les plus pauvres, et célébrer les plus riches ? De casser un peu plus l’ascenseur social en s’acharnant sur l’école tout en espérant faire mieux avec moins, tout en réduisant entre 2006 et 2009 de 57% les droits de succession, pourtant ultime reproducteur des inégalités sociales (comme si les inégalités face à l’éducation, à la culture, à l’école, à la santé, etc., ne suffisaient pas?).
François Kahn
Sources : sauf précision, INSEE et/ou Observatoire des inégalités ---------------------------[1] De fait, comme le montre Samuel Laurent dans LeMonde.fr, ce n'est en fait qu'à partir de 1,3 millions d'euros qu'un célibataire qui ne bénéficierait d'aucune niche fiscale, ce qui est en soi une hypothèse extrêmement improbable puisque les niches fiscales sont plus et mieux utilisées par les hauts revenus, basculerait au delà des 50% de taux moyen d'imposition. Ce seuil doit néanmoins être désacralisé au maximum, tant il ne représente qu'un seuil psychologique et symbolique que la politique devrait apprendre à dépasser, au risque sinon de voir fleurir des taux de TVA à 4,99%, ou 9.99%, tels de vulgaires étiquettes de prix de boîtes de conserve en supermarchés.
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