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| La France, tu en es fier, sinon, c'est le charter! |
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| Écrit par François Kahn | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
"[...] vous qui restez sans voix, Pendant que ces pourris s'octroient continuellement le droit De tenter de morceler la populace par leurs idées, Puis d'essayer d'amputer certains éléments de notre passé [...] Les honneurs, la patrie, les conquêtes et les colonies, On a déjà vu le résultat de ces conneries "
Plus Jamais ça, N.T.M. (Paris sous les bombes)
J'hésite depuis quelques jours à me rendre sur www.debatidentitenationale.fr, la dernière Bessonerie en date, afin d'y apporter une contribution, malgré ma conviction (à l'inverse de ce que soutient C. Vanneste sur le site -clic-clic-) que ce débat est nauséabond. Mais le sujet me hante : pourquoi identité nationale, et pas citoyenneté? Quand l'Etat embrasse un tel sujet, et envisage d'y répondre via un forum, qu'est ce que cela signifie? Techniquement d'abord, sans même entrer dans la polémique (justifiée) au sujet de la censure exercée sur le site, je m'interroge sur la pertinence de souhaiter répondre à une telle question en compilant des contributions dépassant rarement la taille d'un paragraphe. Un débat n'est pas une juxtaposition de formules lapidaires, censurées, synthétisées par un gouvernement largement partie prenante. Ces successions de petites phrases se rapproche plus de l'exercice de la politique de plateaux télévisés, mais pas du débat, qui nécessiterait le développement d'une réflexion, de discussions et d'échange. Bien plus, comment concevoir que l'on puisse définir ce qu'est « être français »? Ce que représente une hypothétique « identité nationale », dont on devine qu'au contraire d'une citoyenneté qui repose sur des principes raisonnables, celle-ci repose plutôt sur un sentiment individuel, un instinct ? Les contributeurs évoquent souvent leur "fierté", mais être fier de son pays, aimer son pays, cela a-t-il vraiment un sens?
Pour justifier ce sentiment de fierté, ou définir cette identité (pour les internautes qui ne nient pas la pertinence du débat), les contributions alternent donc entre référence aux valeurs, et référence à l'histoire. Mais se référer aux « valeurs » c'est fatalement achopper sur deux obstacles majeurs : d'une part l'ambition d'universalité des valeurs humanistes sur lesquelles repose le triptyque de la République -Liberte, Egalité, Fraternité- (car comment définir une identité autrement que par ce qui différencie, et non par ce qui rapproche des autres?) et d'autre part le décalage qui apparaît lorsque l'on compare cet idéal à la réalité, c'est à dire le piétinement systématique de ces valeurs par le gouvernement sarkozyste. Liberté, crie son nom, l'écho répond vidéo-surveillance, censure, intimidation envers les journalistes, violence et toute-puissance policière. Egalité, crie son nom, l'écho répond bouclier fiscal et stigmatisation des chômeurs, réforme de la carte scolaire (clic) et Epad, discrimination envers les LGBT et Christian Vanneste (clic), racisme ordinaire et Brice Hortefeux, misogynie et David Douillet. Fraternité, crie son nom, et l'écho renvoie larmes et lamentations : lamentations de ceux qui paient (toujours) trop d'impôts, et larmes des laissés pour compte, des populations ghettoïsées, des banlieues oubliées (sauf quand il s'agit de parler délinquance ou de dénoncer les « profiteurs du système »), des victimes du système capitaliste (licenciés économiques, employés, ouvriers ou cadres brisés psychologiquement par la pression, ou physiquement par des tâches répétitives...), les familles déchirées par la traque aux clandestins, les expulsés renvoyés en zone de guerre.
Alors à défaut de pouvoir regarder la France en face et se glorifier d'appartenir à un pays capable de renier un par un chacun des piliers de notre idéal Républicain, doit-on se tourner vers une histoire commune? D'abord, l'identification de faits précis, d'évènements à célébrer, est certainement complexe : la France, c'est la Révolution, mais aussi l'Ancien Régime et la Restauration. C'est la Résistance et la Collaboration. C'est la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen (ou sa descendante, sa version universelle) et la colonisation. Célébrer un seul de ses éléments n'a de sens qu'en re-contextualisant et relativisant chacun de ces moments. C'est la signification par ailleurs de l'Histoire, discipline déjà enseignée à chacun en France, certes avec une vocation critique, et non de manière parcellaire et teintée de volonté de célébration (ce qui ressemble plus à une œuvre de propagande qu'à l'Histoire). Séparer un événement de l'enchaînement de circonstances et d'épisodes qui forment une Histoire pour en faire un fondement a posteriori de notre identité, n'a pas de sens, surtout s'il s'agit de réécrire cette histoire en la magnifiant.
Au delà des valeurs et de l'Histoire, on trouve un troisième type de références, le plus pertinent, mais le plus nauséabond quand il s'agit de déterminer ce qui différencie un peuple et fonde cette intuition d'identité : les coutumes, les traditions. Ici, je frissonne littéralement, repensant bien sûr à la fameuse « soupe de cochon » du mouvement identitaire. D'abord, les coutumes et traditions ne sont pas figées. La France, pays du cochon? Qui peut dire ce que sera la France dans 30 ou 40 ans? Les futurs équilibres culturels et religieux d'une population changeante? Mais bien plus, la tradition seule n'a jamais raison, n'est jamais raison. Le modèle patriarcal fut une tradition, qui a la vie dure pour certains comme l'ami des femmes M. Douillet. L'esclavage fut un temps une tradition... L'hétéro-normativité et le système patriarcal est une tradition.
Pour certains, la tradition serait le résultat d'une expérience, d'une sagesse centenaire : on ne peut nier son efficacité en terme de régulation sociale! Qui irait contester qu'après avoir coupé les mains d'un voleur, celui-ci serait encore capable de récidiver? Ou plutôt, pour prendre un exemple plus typiquement français, qu'un voleur de grand chemin récidiverait après le supplice de la roue? Ou qu'une sorcière soit encore capable de jeter le mauvais sort après un passage sur le bûcher? Pourtant, malgré le statut de Saint-Graal conféré à l'éradication de la récidive, nous n'en sommes restés qu'à des propositions timorées de revenir à de telles coutumes, telle que la castration physique des violeurs suggérée par notre garde des sceaux, Mme Alliot-Marie. Ou encore, qui irait contester que si la femme était encore au foyer, comme le voulaient les traditions, Mme Royal n'aurait peut-être pas représenté le PS à la présidentielle en 2007, et M. Sarkozy n'aurait peut-être pas été élu? La tradition, lorsqu'elle est raison, ne l'est que par accident, par la rencontre fortuite de son illégimité (« on a toujours fait comme ça ») avec le bien-fondé (« voilà pourquoi il faudrait que ce soit ainsi »). La perversité de la tradition est de transformer le fait en droit, d'entériner et de figer l'existant, plutôt que de se servir du droit pour corriger le fait : interdire les discriminations, donner le droit de vote aux femmes, supprimer l'esclavage, abolir la peine de mort...
Alors, au moins peut-on être fier d'être Français? Au delà même des motifs conjoncturels qui pourraient pousser à répondre « non, pas aujourd'hui », et à défaut d'identifier les fondements d'une identité nationale, je suggérerais que cette question (ou revendication pour certains), n'a pas de sens, et est même en un sens dangereuse. Pas de sens, car on m'a appris il y a longtemps que je ne pouvais être fier que de ce que j'avais mérité, acquis par moi-même, ou de ce à quoi j'avais participé dans le cadre d'une réalisation collective. Fier de notre histoire? De notre héritage humaniste? Nous sommes tous nés ici par « erreur » ou du moins par hasard (note à l'intention des incrédules : pour les lecteurs de droite décomplexée, je les renvoie à un penseur droite bling-bling, Doc Gynéco et son « Né ici »; pour les lecteurs de droite « tradi », je les renvoie au champion des chansons de camp scout, JJ Goldman et son « Né en 17 à Leidenstadt »). Que dirait-on de quelqu'un fier d'être né riche et beau? Qu'il a raison de célébrer le hasard qui lui a offert cette condition? On peut sans aucun doute admirer la richesse de nos paysages ou de notre histoire, mais certainement pas en faire le fondement d'une "fierté" quelconque. Dangereuse, car ce sentiment de fierté cache la revendication d'un mérite, l'idée que l'on y est pour quelque chose. Ce qui conduit infailliblement à des dérapages, comme l'idée que l'on « ne peut pas accueillir toute la misère du monde » pour mieux fermer nos frontières. Comme si on méritait plus que d'autres de vivre dans un pays libre, de payer des impôts pour bénéficier d'un système de protection sociale quasi inégalé, ou d'une éducation gratuite et de qualité... Au delà de la prétention (possiblement liée à cette même fierté) d'imaginer que « toute la misère du monde » puisse aspirer à vivre précisément dans l'hexagone, de quel droit peut-on imaginer tracer une frontière plus ou moins imperméable ? Tracer une ligne sur le sol et déclarer que s'apitoyer sur trois Afghans renvoyés à Kaboul est "indécent", car "s'ils étaient des hommes, ils se battraient pour leur liberté", comme l'a déclaré Lionnel Luca (clic), député des Alpes Maritimes? Au nom de quel droit ou de quel mérite peut-on exiger que les victimes des guerres, de la misère, de la pollution, du réchauffement climatique, des discriminations, ne puissent aspirer à partager les fruits que nous n'avons eu qu'à cueillir, et sur lesquels, signe d'arrogance suprême, le gouvernement sarkozyste se permet même de pulvériser du Destop à coups de lois scélérates et liberticides, de déclarations racistes, de mesures protectrices des inégalités des chances? Comment la France (comme ses partenaires occidentaux) peut-elle promouvoir au nom du libéralisme, la libre circulation des capitaux mais entraver celle des hommes? Etre plus à l'écoute de la création de richesse et du profit que de la souffrance, de la faim, de la recherche de Liberté, d'Egalité et de Fraternité? En définitive, je n'irai pas laisser de contribution sur le site de notre Judas national de ministre. Parce qu'un tel débat est faussé dans ses termes, et ne laisse pas la place qu'elle mérite à la contradiction, parce que la France mérite mieux, parce que l'Homme mérite mieux. La nation est une idée protéiforme, et n'appartient qu'au peuple, pas à un Etat dont le chef a été élu par 53% de 84% des inscrits sur les listes le 6 mai 2007. Etre Français ne se définit pas; le "sentiment national" devrait se construire en permanence, être le confluent des espoirs et des aspirations de l'ensemble des Français et plus largement de l'humanité, la recherche perpétuelle d'un idéal. Si être Français, c'est être humaniste, alors on n’est pas plus français que citoyen du monde. Difficile d'imaginer que les valeurs de notre République ne puissent être universalisables, et souhaitées par tous et pour tous. C'est notre Histoire qui nous a de fait amenés ici : nous en sommes les héritiers, les dépositaires. Cette Histoire, et les ruptures qui la composent, ne nous appartiennent pas, et encore moins à un gouvernement qui entreprend de "déconstruire méthodiquement" le programme du CNR ou de "liquider l'héritage de mai 68". Mais il nous appartient en revanche, de poursuivre l'élan collectif vers un idéal commun de société, idéal à débattre et à réfléchir afin d'en tracer asymptotiquement les contours idéaux plutôt que de les définir brutalement. Si identité nationale il y a, c'est plus sous la forme d'un plébiscite de tous les instants, d'un idéal vers lequel tendre et à l'aune duquel on mesure non pas le chemin parcouru, mais celui restant à parcourir. Qu'on se rassure, le « grand débat » s'achèvera tout au plus par une Marseillaise imposée dans les écoles une fois par an, et par quelques journées nationales de la terre, de la soupe aux choux ou encore du curé (clic), mesures sitôt annoncées, sitôt oubliées. Mais ce débat ne nous amènera certainement pas non plus à réitérer la primauté des valeurs de Liberté, d'Egalité et de Fraternité sur toute politique ou tout mouvement d'humeur des sondages, ni à considérer que l'on ne saurait faire de cette devise l'apanage unique de la France. Plus qu'une occasion manquée, c'est une (petite) tragédie nationale...
François Kahn
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