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Morale et répression : regard sur l’œil moderne PDF Imprimer E-mail
Écrit par Jean-Laurent Lastelle   
Jeudi, 15 Octobre 2009 09:36

Tout voir, l’œil omniprésent. Après l’affaire Mitterrand, réflexions, non pas sur l’indécence, mais sur un nouveau stade de la répression.

Le sens de l’ouïe aurait-il définitivement perdu toute utilité pour un usage politique ? Il y a de bonnes oreilles politiques comme il y a une bonne oreille musicale. Cela se reconnaît… Un discours politique sonne juste ou faux ; il faut que la voix de l’orateur soit bien accordée, de cet accord entre l’âme et le son, entre le verbe et le monde. Cela fait plusieurs années qu’avoir une bonne oreille n’est pas si utile… La voix de Jaurès est devenue le symbole d’une époque où manquaient, pour la sérénité de la voix, le microphone et la télévision. On ne s’est pas contenté de parler moins fort. On a parlé moins tout court. Des phrases plus courtes, d’abord réduites à quelques propositions, puis à quelques grognements ; la rhétorique, bien inutile, se sent désarmée devant ce qui aujourd’hui incarne le discours politique. « Travailler plus gagner plus », « il faut liquider mai 68 », « immigration choisie non subie », le discours politique est devenu slogan, l’argumentation est devenue vente. L’oreille bien accordée ne sert plus à grand-chose ; elle peut servir, toutefois, le dimanche en forêt, à écouter le chant d’oiseaux que Bush, Sarkozy et Berlusconi n’ont pas encore fait taire. Qui peut croire que l’on vote sur des arguments ? Quelques sensations faisant consensus, fondées non sur des chiffres, mais sur quelques instincts imprécis ? « Remettre la France au travail », cela vaut-il la peine d’avoir une oreille juste pour qu’elle entende cela ?

 

Le XXème siècle est le siècle vers l’épuré : Jaurès haranguait, De Gaulle déclamait, Mitterrand discourait, Chirac palabrait, Sarkozy aboie.

 

Exit l’oreille. Mais l’œil… C’est une autre histoire. L’œil est à la mode, c’est le sens le plus utile… Soyez sourd, même unijambiste, pourquoi pas décérébré… Mais aveugle, surtout pas ! L’époque des grands aveugles est révolue : Œdipe, Homère, Tobie, Walcha, Borgès, Ray Charles… Les aveugles développaient à un point exquis les autres sens ; Diderot le décrit avec talent dans sa Lettre sur les aveugles. Quelle belle page que celle où l’écrivain nous fait ressentir l’air qui caresse le visage, une fois les yeux clos. Un air comme il n’en souffle jamais. Puis il y eut bien cette magnifique Histoire de l’œil de Georges Bataille : ce que l’on y fait d’un ciboire valait bien d’être vu… Périmé que tout cela ! L’aveugle ne voit pas la télévision, il est donc citoyen incapable !

 

Quel œil ce Benoît Hamon, cet Arnaud Montebourg, cette Marine Le Pen ! Ils ont décelé l’impudeur qu’il y avait à écrire des choses trop osées lorsque l’on est ministre de la République ! D’où ce qu’on appelle aujourd’hui une polémique. Une polémique, en 2009, n’est pas une controverse, encore moins un débat, surtout pas un dialogue. Une polémique, ce n’est pas la confrontation de plusieurs analyses, c’est le tumulte polysémique sur fond moral. Ce n’est pas une assemblée qui débat, c’est un groupe qui fait tumulte. On n’y comprend rien, on n’entend rien. Comme on n’a plus d’oreille bien accordée, bien tempérée, ce n’est pas une surprise. L’important est d’y voir, de voir un écran où la polémique inscrit les stigmates d’un codage à un homme ou à une fonction. Frédéric Mitterrand écrivit en 2005 un livre très sentimental, La Mauvaise Vie… « Choquant » ? « Glauque » ? Pas vraiment, très classique plutôt. «Le truc le plus moche qui est enraciné au cœur de cette histoire c'est le mépris; celui du garçon pour le type qui le paye, et celui du type qui paye à l'égard du garçon ». On a écrit cela bien des fois. Pourquoi cela choque-t-il ? Etrange, pour un pays qui a vu naître Rabelais, Sade, Laclos, Bataille, Breton, Genet… A moins qu’on ne demande guère à l’œil devenu star de servir à lire…

 

Mais il y a des journalistes modernes, qui, eux aussi, aiment les slogans. On entend Jean-Michel Apathie ou Laurence Ferrari, stars de la follicule, poser des questions lumineuses : « quelqu’un qui avoue s’être adonné au tourisme sexuel peut-il être ministre de la République » ? « Vous êtes ministre de la République, est-ce que ce récit est vrai ? » « Donc vous confirmez le fait que vous avez fait appel à des garçons… » « Comment étiez-vous sûrs qu’ils n’étaient pas mineurs ? ». Là encore, on n’y entend pas grand-chose… Mais on y fait voir clairement des choses que la morale réprouve, et la morale ne lit pas, n’analyse pas, ne veut pas comprendre, elle hurle, elle crache, condamne ou célèbre. On y imagine aussi des hommes politiques qui derrière les coulisses sourient de perversité et d’envie.

 

On veut voir, on veut tout voir. C’est ancien ; les cours d’Auguste ou de Louis XIV bruissaient de tout cela. Une chose, pourtant, a changé. Ce qui est récent, c’est l’organisation sociale de la faculté de voir et de la surveillance. Le philosophe Jeremy Bentham en écrivit une magistrale première description, avec son idée de panoptique. Tout d’abord, ce devait être une prison moderne:

 

« L’ensemble de cet édifice est comme une ruche dont chaque cellule est visible d’un point central. L’inspecteur invisible lui-même règne comme un esprit ; mais cet esprit peut au besoin donner immédiatement la preuve d’une présence réelle.

Cette maison de pénitence serait appelée panoptique, pour exprimer d’un seul mot son avantage essentiel, la faculté de voir d’un coup d’œil tout ce qui s’y passe. »[1]

 

On saisit l’efficacité pour l’univers carcéral… Mais le panoptique investit le champ social entier. Bentham lui-même le prévoyait :

 

« Enfin, ce principe peut s’appliquer heureusement à des écoles, à des casernes ».

 

Depuis Michel Foucault, nous savons que le panoptique est généralisé. Les yeux se multiplient comme par miracle. 500 000 caméras dans les rues de Londres, plus de 60 000 en France d’ici 2010. Non seulement les institutions matérielles utilisent et banalisent la surveillance permanente, mais l’âge moderne inscrit dans les corps l’objet du pouvoir de faire et de ne pas faire.[2]

 

« Quand Foucault définit le Panoptisme, tantôt il le détermine concrètement comme un agencement optique ou lumineux qui caractérise la prison, tantôt il le détermine abstraitement comme une machine qui non seulement s'applique à une matière visible en général (atelier, caserne, école, hôpital autant que prison), mais aussi traverse en général toutes les fonctions énonçables. La formule abstraite du Panoptisme n'est plus voir sans être vu, mais imposer une conduite quelconque à une multiplicité humaine quelconque»[3].

 

Voir, voir de plus en plus. Ou plutôt, faire en sorte que rien ne contraigne mon regard. A lire les philosophes, à admirer les artistes, on a pourtant saisi que voir était un apprentissage. On apprend à voir. Ce qui fait obstacle est souvent une insuffisance de pensée, d’intelligence ou de culture. Mais cela n’a plus d’importance. Voir partout, ce n’est pas simplement tout pouvoir voir, c’est exercer la possibilité du contrôle. L’époque, d’ailleurs, déteste les cloisons. Tout cadre urbain moyen désire habiter un loft, ces grandes nefs compliquées où rien n’arrête le regard, qui peut, en un instant, embrasser toute la scène de vie. Le marché immobilier s’est arrangé pour que l’appartement ne soit pas trop grand ; aussi le loft est-il aujourd’hui un plaisir panoptique. Sur le lieu de travail, en langue française, loft se traduit open-space. Surtout pas de cloison, ce n’est pas convivial. Le patron est ou bien au centre, ou bien possède-t-il, solitaire, le privilège de la cloison et du secret. Si l’open-space n’est pas possible, on place des vitres, qu’agrémentent une ou deux bandes floutées. Voir, voir, voir.

 

Depuis quelques années, la scène politique réfléchit moins. Moins d’idées, moins de discours, moins de rhétorique. Comme toujours, l’idée laisse la place à la sensation, l’analyse à la morale. Le 26 janvier 1998, Bill Clinton, président des Etats-Unis d’Amérique, doit se résigner à proférer une phrase étrange : « I did not have sexual relations with that woman, Miss Lewinsky ». Pour faire tomber un Président américain, il fallait jadis un cancer, un assassinat par la mafia ou une affaire d’espionnage… Suffit désormais un adultère, qui, par définition, est une chose cachée. La suite de l’affaire révéla que l’étrangeté dominait le monde, que la place était libre pour le Busho-Sarko-Berlusconisme. Du slogan, de la vie privée, du footing, du top model et de la télé.

 

L’ethnologue Pierre Clastres avait déjà compris le lien entre l’importance de l’œil comme producteur de code social et la douleur infligée, un marquage sur la peau du sujet. « Choisir la pierre adéquate exige donc du coup d’œil »[4]. Deleuze et Guattari montrent magistralement après Nietzsche que les signes marqués en pleine chair dans les sociétés primitives figurent une exigence première : celle de faire naître les alliances, imposer une mémoire, marquer les corps comme on marque la terre. « L’œil tire de la douleur qu’il contemple une plus-value de code ».[5]. La modernité a élargi cette pulsion de code à tout l’habitat, au bureau, à sa vie même.

 

Il y a donc désormais quelque chose de plus que cette volonté de voir ce qui se cache chez le prince. A Mantoue, le duc Ludovic de Gonzague, prince de la Renaissance, demanda en 1470 au peintre Andrea Mantegna de couvrir de fresques une pièce, que l’on appelle aujourd’hui la chambre des époux. Les scènes animées sont figurées sur deux parois de la pièce. Sur l’une, une scène de cour : le duc est en famille et lit une missive qu’apporte un secrétaire. Le talent du peintre fait jaillir le groupe, vivant, présent, saisissant. Sur l’autre paroi, la scène est publique ; le duc rencontre son fils, cardinal, aux portes d’une ville, sans doute Rome. Les deux autres parois n’ont pas de fresques animées, juste des tentures peintes avec leurs tringles ; derrière, le soleil brille. On remarque alors que d’autres rideaux sont peints qui, à chaque limite des scènes vues, sont tirées, parfois avec négligence. Au plafond, une corniche en raccourci, avec des personnages accoudés qui regardent le spectateur de la pièce… Des rires étouffés, des putti, des sourires. L’historien Daniel Arasse rappelle d’ailleurs que, en plus des rideaux peints, de vrais rideaux couvraient les murs.[6] Intrigant. Il y a donc trois niveaux de représentations : les rideaux, réels, les parois aux tentures peintes, les parois découvertes mais aux rideaux peints tirés. Le fait est intéressant, lorsque l’on sait que cette pièce n’était ni très privée, ni très publique. Pièce des appartements privés, le duc y recevait des ambassadeurs et quelques personnages. Le prince joua donc avec le désir permanent de codage de l’œil… Il y a des choses que l’on voit, d’autres que l’on ne peut voir sans faire sourire les gens qui vous voient… C’est ridicule, c’est inconvenant, c’est inutile… Le jeu est savant et subtil. On imagine Jean-Michel Apathie ou Laurence Ferrari dans cette chambre : «  qu’il y a-t-il derrière ces rideaux ? Pourquoi ce besoin de les peindre ? Qui avez-vous voulu tromper ? Confirmez-vous que vous ne cachez pas de… ? ». Avant de vouloir tout voir, il faut apprendre à regarder.

 

Mais cela, ce n’est pas de la morale. On lit dans cette Histoire de France, best-seller des derniers siècles qui incluent les proverbes que devaient connaître les jeunes gens : « c’est être véritablement honnête homme, que de vouloir être toujours exposé à la vue des honnêtes gens. »[7]. Robespierre avait en son temps décrit avec assez de clarté ce que, non pas la morale, mais l’esprit, devait entendre par « honnêtes gens ».

 

L’Assaut ne vous demande pas de vous crever les yeux pour entendre mieux. Il y a encore de belles choses à voir. Pour atteindre à davantage de beauté, jetez juste aux chiens votre télévision.

 

Jean-Laurent Lastelle 


 

[1] Jeremy Bentham, Panoptique, 1786, cité in Michel Onfray, Antimanuel de philosophie : leçons socratiques et alternatives, Bréal, 2001, p.131

[2] Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1975

[3] Gilles Deleuze, Foucault, Minuit, 1986

[4] Pierre Clastres, Chroniques des Indiens Guayaki, 1972, cité in Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’anti-Œdipe, Minuit, 1972
[5] Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’anti-Œdipe, Minuit, 1972, p.226 
[6] Daniel Arasse, Histoires de peintures, Denoël, 2004, p.20

[7] Leragois, Histoire de France, Ed. Moronval, 1849, p.432

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Commentaires
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Simonette   |2009-10-15 22:46:39
L’œil moderne est sûrement la plus sournoise des entraves à la liberté. Il y a celui qui désire tout voir des autres et celui qui désire être vu de ces derniers … le premier offense la liberté de tous, le second renonce, souvent inconsciemment, à sa propre liberté.
Gaël  - En vrac   |2009-10-18 14:17:18
Malraux, voleur d'antiquités confessé et ministre de la culture, eut-il été possible en 2009 ?

Mon appartement m'a moi même été loué comme un "mini-loft". Raccourci saisissant de ce que tu écris sur le marché immobilier.

Et puis surtout, le pouvoir de montrer, c'est aussi et surtout, comme à la Renaissance, celui de cacher. Puissent Laurence Ferrari et JM Apathie ramener de leurs errances dans les contre-allées du pouvoir ce qu'ils y ont vu de signifiant pour le citoyen, la chienlit de la "démocratie représentative" livrée aux lobbys et aux egos.
Tran Huy  - Invitation urgente     |2010-01-11 16:01:31
Bonjour,
Journaliste à Public Sénat, je cherche à vous joindre pour vous proposer de participer au "18h" de ce soir présenté par Michel Grossiord. Nous vous proposerions un débat autour du manque de confiance des Français dans la politique et des moyens de renouveler la politique.

Je suis joignable au 01 42 34 36 88

Cordialement,

Tâm Tran Huy
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